Péroraisons dérisoires et vilenies absurdes d'un butor prétentieux
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...l'orientation politique des uns et des autres que le jugement se forme et s'expectore, émollient ou terrible. Et pourtant le monde existe pour de vrai, pas uniquement dans les jugements que l'on émet, enfin je crois...
Première partie:
La France connaît un débat relatif à l’évolution des inégalités sociales, les uns avançant l’idée qu’elles explosent, les autres que non, il n’y a pas d’accroissement des inégalités au sein de la société française. Et qui sait, peut-être que les uns et les autres ont raison, chacun à sa façon ?
Ainsi il est vrai que l’écart de revenu (après prestations sociales et impôts) entre les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres s’est réduit continûment entre 1970 et 2004 ; le revenu le plus bas parmi la tranche des 10 % les plus riches qui était 4,8 fois plus élevé que le revenu le plus haut de la tranche des 10 % les plus pauvres s’est resserré durant cette période pour ne plus être que de 3,1 : évolution plus que sensible. De même, entre 1996 et 2004, et contrairement à une idée reçue, le revenu des 10 % les plus pauvres a davantage augmenté que celui des 5 % les plus riches : de + 11,1 % pour les premiers, de + 10,5 % pour les seconds. Cela étant, on ne peut se laisser berner par la douce illusion des statistiques, à plus forte raison quand elles reposent sur des comparaisons spécieuses car, de fait, une croissance relative n’a pas la même ampleur selon que la valeur absolue à laquelle elle s’applique est elle-même plus ou moins importante. Concrètement le gain de 11,1 % dont bénéficie le revenu des plus pauvres porte sur 10 327 euros soit un gain en valeur absolue de 1 150 euros ; la hausse de seulement 10,5 % du revenu des plus riches porte sur 56 264 euros soit une hausse de 5 831 euros exactement : les 0,6 points de moins en valeur relative signifient-ils encore grand-chose quand ce gain inférieur en valeur relative équivaut à une somme 5 fois plus élevée en valeur absolue ? Car c’est un fait indéniable que les plus riches gagnaient 5 euros quand les plus pauvres n’en gagnaient qu’1, c’est un fait indéniable que le revenu des 5 % les plus riches s’est accru de 4 682 euros supplémentaires par rapport aux 10 % les plus pauvres, ce qui est très loin de constituer une réduction des inégalités de revenu ! Ainsi, en valeur absolue, le revenu des plus riches a augmenté cinq fois plus que celui des plus pauvres, d’une valeur qui représente 58 % du revenu de ces derniers : la diminution des inégalités de revenus n’est donc ici qu’une illusion statistique, s’en tenir à l’analyse superficielle que j’exposais en début de paragraphe relève au mieux de la naïveté, au pire du cynisme.
Au-delà de cela on peut se poser une autre question, qui n’est pas résolue par ces chiffres et qui tient à la consommation du revenu. On peut présumer sans trop de risque d’erreur que celui qui vit avec 10 000 euros en 1996 et 11 000 en 2004 consomme la totalité de son revenu et n’épargne pas. A l’opposé celui qui vit avec 56 000 euros en 1996 ne consommait sans doute qu’une part de son revenu, la situation devant être toujours la même en 2004 lorsqu’il gagne 62 000 euros. Là encore on voit que les inégalités progressent derrière l’apparence statistique : le revenu du premier ne lui permet toujours pas d’épargner ou d’investir, ce qui le maintient nécessairement dans une certaine précarité et réduit sa capacité à concevoir des projets, c’est-à-dire à prendre en main son existence et ainsi acquérir une certaine autonomie, autrement dit à s’émanciper de l’enfermement que constitue l’aide sociale quand elle se transforme en assistance permanente. Le second, au contraire, dispose d’une capacité d’investissement qui a grandi, et donc d’une meilleure prise sur son existence, donc d’une capacité à se projeter dans l’avenir plus importante. L’écart relatif s’est resserré mais l’un est toujours contraint à s’en remettre à la charité publique pour s’en sortir et reste enfermé dans l’instant alors que l’autre peut envisager plus sereinement son avenir : le premier est toujours pauvre au sens où il n’a guère de marge de manœuvre et n’est pas maître de son existence, le second a gagné en sécurité et en liberté. Mais de cela la statistique, malgré son apparente neutralité, est incapable d’en rendre compte si l’on s’en tient strictement aux revenus.
Mais un autre constat s’impose au vu des chiffres, qui ne laisse pas d’être étonnant : si le revenu des 10 % les plus pauvres augmente de 11,1 %, le revenu des 20 % les plus pauvres n’augmentent que de 7,8 %, ce qui veut dire que la couche qui se situe juste au-dessus des 10 % les plus pauvres a connu une croissance plus faible de ses revenus que cette dernière ; cela est d’autant plus vrai que l’évolution en valeur absolue se monte à + 1 150 euros pour les dix pour cent les pauvres et à + 1 045 pour les 20 % les plus pauvres. Cette évolution signifie-t-elle que l’augmentation des revenus des catégories inférieures est liée davantage aux transferts sociaux qu’aux revenus du travail, auquel cas il y aurait effectivement un certain resserrement des inégalités de revenus, en valeur relative, mais ce resserrement serait essentiellement la conséquence d’une dépendance grandissante de ces catégories vis-à-vis de l’aide sociale ? Signifie-t-elle une accentuation des tensions au sein de cette catégorie des 20 % les plus pauvres entre les plus démunis dont le revenu augmente plus vite que celui de ceux qui sont un peu moins démunis qu’eux, ce qui implique que dans cette catégorie les revenus du travail augmentent moins vite que ceux de l’aide sociale, ce qui n’est pas sans importance au plan politique puisque cela signifie que les travailleurs les plus pauvres ont moins tiré profit que les pauvres sans emploi de l’expansion économique qui s’est produite entre 1996 et 2004. Ceci est, me semble-t-il, confirmé par la hausse du revenu des 30 % les plus pauvres (c’est-à-dire les 10 % qui se trouvent juste au-dessus des 20 % que j’évoquais ci-avant) qui se monte à + 8,2 % en valeur relative (en dessous donc de la tranche des 10 % les plus pauvres mais un peu au-dessus de la tranche des 20 % les plus pauvres) mais à + 1 331 euros en valeur absolue (soit 181 euros en plus par rapport à la tranche des 10 % les plus pauvres et 286 euros en plus par rapport à celle des 20 %). Dans la tranche de ces 30 % de Français les plus pauvres il existe bien un creusement dans la catégorie qui se situe entre 10 et 20 % relativement aux catégories des 0 à 10 % d’une part et des 20 à 30 % d’autre part. La question qui se pose alors est de savoir si cette catégorie qui voit son revenu se creuser correspond à un segment de la société qui parvient malgré les difficultés à s’insérer dans le monde du travail, qui, de ce fait, ne peut bénéficier à plein des divers dispositifs d’aide sociale mais dont le type d’emploi qu’elle occupe ne lui permet pas de disposer de revenus décents. Cela expliquerait qu’une part notable des salariés en difficulté se montre sensible au discours de Sarkozy sur la réhabilitation des revenus du travail par rapport aux revenus d’assistance, ce que la bien-pensance de gauche dénonce comme un discours « populiste » visant à diviser les « classes populaires » alors qu’il procède d’une analyse de la réalité sociale vécue par la catégorie des salariés smicards et précarisés qui ont souvent le sentiment d’être doublement les dindons de la farce, vis-à-vis des « riches » d’un côté et des « assistés » de l’autre : on peut trouver regrettable ce ressentiment mais il est compréhensible dans une société où plus personne (en tout cas pas grand monde) ne croit à ce dépassement du capitalisme auquel d’aucuns aspirent comme d’autres attendent Godot ; il est d’autant plus compréhensible quand la gauche n’a rien à leur offrir si ce n’est des promesses de plein-emploi quand leur problème n’est pas forcément l’accès à l’emploi salarié mais l’accès à un emploi digne doté d’un salaire décent.
La question posée par ce phénomène est encore rendue plus aiguë par le fait que, si l’on connaît un tassement de la croissance du revenu à la fois en valeur relative et en valeur absolue quand on passe de la tranche des 10 % les plus pauvres à celle des 20 % les plus pauvres pour retrouver une croissance croissante (si j'ose m'exprimer ainsi !) quand on prend en compte la tranche des 30 % les plus pauvres, ce phénomène ne se reproduit plus par la suite, de sorte que chaque nouvelle catégorie connaît une progression de son revenu supérieure à la précédente, que l’on raisonne en valeur relative ou absolue (il n’y a en fait que deux exceptions mais uniquement en termes relatifs et, de toute façon, dans des proportions assez faibles). Ainsi aboutit-on à une forme de dilatation des inégalités, chaque catégorie creusant un peu plus l'écart avec celles qu'elle précède tout en voyant s'éloigner les catégories qui lui sont supérieures...
Au final les inégalités sociales considérées par catégories de revenu connaissent des évolutions contrastées : si le discours sur la diminution des inégalités participent d’une intention manipulatoire (éviter la remise en cause des politiques menées depuis le fameux tournant de 1983) et que dénoncer une explosion des inégalités (de revenus) entre d'un côté des classes supérieures difficiles à cerner et de l'autre des classes populaires qui tendent à se fragmenter procède d'une démarche démagogique, il n’en reste pas moins que ce phénomène tend à se complexifier du fait de la segmentation des catégories dites populaires qui vivent des situations divergentes voire potentiellement conflictuelles. Cela étant, à ce moment, ne faut-il pas introduire une grille d’analyse distincte, qui prend en compte les générations ? La suite au prochain numéro…
Un lien pour confirmer l'existence réelle des jolis chiffres que je manipule honteusement et contrefais: http://www.inegalites.fr/spip.php?article632&id_mot=129.